Quand on parle de “santé des femmes”, de quoi parle-t-on réellement aujourd’hui ?
Le terme santé des femmes, longtemps restreint aux maladies et aux dimensions de la santé purement féminines, a beaucoup évolué, et ce que nous souhaitons promouvoir. Bien sûr il englobe toujours les maladies typiquement féminines ; mais l’idée est d’élargir ce champ en incorporant une perspective « santé des femmes » pour toutes les maladies qui touchent à la fois les hommes et les femmes, en identifiant celles qui touchent préférentiellement ou différemment les femmes, et en explorant les différences liées au sexe et au genre. De plus, pour les aspects classiquement féminins de la santé, comme par exemple la grossesse ou la ménopause, l’idée est également d’élargir la perspective en replaçant ces fenêtres spécifiques dans une vision vie entière de la santé des femmes, pour comprendre notamment comment elles impactent leur santé mentale ou cardio-vasculaire. Enfin, au-delà des différences biologiques, ce terme témoigne pour nous de la volonté de placer les inégalités de santé liées au genre au centre des démarches de recherche et de soin.
Quelles inégalités de santé entre les femmes et les hommes vous semblent encore les plus marquantes, du point de vue de la recherche et des soins ?
La recherche en santé des femmes est notoirement sous-développée. Moins de 1 % des dépenses mondiales de recherche en santé sont consacrées aux pathologies spécifiques aux femmes ; on peut notamment citer l’endométriose, le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK), la santé menstruelle, la ménopause, très insuffisamment étudiées, bien qu’elles touchent des millions de femmes en France.
Un autre aspect très marquant est la sous-représentation des femmes dans les études qui testent des médicaments, à la fois dans les études expérimentales souvent conduites sur des animaux exclusivement mâles, et aussi dans les études chez les humains qui incluent majoritairement des hommes, et où la différence d’effet chez les hommes et les femmes est rarement testée. Alors que les femmes ont 2 fois plus de risque de présenter des effets indésirables liés aux médicaments, on peut s’interroger sur le rôle du choix de molécules et de doses déterminées par des études conduites essentiellement chez les hommes et peut-être non adaptées pour elles.
Enfin, il existe de forts arguments en faveur de mécanismes d’inégalités de santé liées au genre : on peut citer le retard diagnostique notable par rapport aux hommes dans les maladies cardiovasculaires, dans les maladies se manifestant par des douleurs chroniques, ou dans les maladies auto-immunes. Ceci peut relever à la fois de la façon dont les femmes perçoivent et expriment leurs propres symptômes, de leur capacité à accéder aux soins, et de la capacité des soignants à interroger et prendre en compte les signes de maladie chez les femmes, tous ces mécanismes étant façonnés dans un cadre structurel plus vaste de représentations des femmes, à interroger. La recherche interdisciplinaire intégrant les sciences humaines et sociales est fondamentale pour ces aspects ; c’est un des axes forts du projet iWISH.
Quels sont aujourd’hui les leviers les plus prometteurs pour améliorer durablement la santé des femmes et comment l’Institut iWISH est impliqué dans ce processus ?
Un premier levier est de rendre les enjeux de cette santé visibles et connus, et que chacun prenne conscience de l’urgence à s’attaquer aux inégalités de santé auxquelles les femmes font face. Au-delà du bénéfice évident pour les femmes elles-mêmes sur leur espérance de vie en bonne santé, on sait que la santé des femmes impacte fortement celle de leur famille et de leur entourage ; améliorer la santé des femmes c’est donc aussi améliorer la santé de tous. De plus, améliorer la santé des femmes aura des bénéfices économiques majeurs; il a été chiffré que combler le retard actuel en santé des femmes pourrait faire gagner un milliard de dollars dans les 15 ans aux USA.
Il est donc fondamental de développer la recherche sur la santé des femmes, pour comprendre les mécanismes impliqués dans ces inégalités et agir sur eux. C’est la vocation première de l’institut iWISH, et cela passe par un soutien actif aux équipes de recherche dans ce domaine, en particulier aux jeunes chercheurs, par la mobilisation des financeurs publics et privés, et par des actions de sensibilisation du grand public.
En cette Journée internationale des droits des femmes, quel message aimeriez-vous faire passer sur le lien entre droits des femmes et santé des femmes ?
D’une part, le droit de vivre en bonne santé est une composante essentielle des droits des femmes. D’autre part, les inégalités de santé des femmes sont le reflet d’inégalités de genre témoignant d’atteintes à d’autres dimensions des droits des femmes qui impactent directement leur santé : discriminations dans l’accès aux ressources, à l’éducation, à l’emploi aux soins, à la justice ; limitation de leur liberté d’expression ; violences subies.
Les menaces qui pèsent actuellement sur la santé des femmes et sur la recherche dans ce domaine dans de nombreuses régions du monde, y compris dans les pays riches, soulignent la nécessité absolue de défendre cette recherche, afin de lutter contre les inégalités et les discriminations dont souffrent les femmes.
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iWISH de l’Université Paris Cité réunit une communauté de chercheurs et de soignants engagés dans l’amélioration des connaissances sur la santé des femmes et des pratiques de soins associées.